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Voici la lettre de Piroska Nagy à
l'avocat Robert J. Smith, du cabinet Morgan, Lewis & Bockius.
Cher M. Smith,
Je crois que
je dois vous écrire après l'ébruitement désastreux dans la
presse de certains éléments de votre enquête sur un possible abus
de pouvoir de la part du Directeur Général du Fonds Monétaire
International. Comme vous le savez bien, ma préoccupation
constante, à la suite des tristes évènements de décembre 2007 et
janvier 2008, a été d'éviter à tout prix une publicité qui
blesserait ma famille, mes amis, mes proches, ou dans ce cas M.
Strauss-Kahn. C'est pour cette raison, et parce que je ne
faisais pas entièrement confiance aux processus internes au Fonds,
que j'ai refusé de coopérer à la première enquête de ce
dernier.
Lorsque le
Fonds vous a engagé comme enquêteur indépendant, j'ai surmonté
ma profonde aversion pour toute discussion sur ce sujet avec des
personnes extérieures, mes inquiétudes concernant les fuites ; à
contrecœur, j'ai décidé de coopérer à votre enquête. Mais vous
voudrez bien vous souvenir à quel point j'étais inquiète que des
fuites puissent se produire ; que nous nous étions entendus sur
certaines règles pour minimiser leur éventualité, telle le fait
de ne faire référence à moi dans son rapport que comme d'« un
membre féminin du personnel ». Au cours d'un entretien de six
heures avec vous et votre équipe, il m'a été demandé de raconter
les prémices de cette relation, et l'on m'a posé des questions très
détaillées sur les circonstances de mon départ du Fonds. J'ai répondu
à ces questions de la manière la plus précise possible pour moi.
L'on ne m'a jamais demandé mon avis sur la conduite de M.
Strauss-Kahn, ce qui, je suppose, était l'approche pertinente
puisque vous m'aviez dit que l'objet de votre enquête n'était que
de déterminer les faits relatifs à ce cas.
Cependant, la
fuite dans la presse ayant mené à l'article du 18 octobre du Wall
Street Journal a confirmé mes craintes vis-à-vis de tout le
processus (...) Il est à mon avis de votre responsabilité de
demander une enquête spécifique sur ces fuites graves, afin
d'assurer l'intégrité de la gouvernance dans ce cas.
De plus, je
suis préoccupée par le caractère incomplet et imprécis de la
version que donne à lire la presse. Il a été largement
rapporté qu'il se serait agi d'une relation « consensuelle », et
que seules les circonstances de mon départ faisaient l'objet d'une
enquête. D'une façon particulièrement regrettable et
inexplicable, un blog tenu par l'épouse de M. Strauss-Kahn a parlé
de « cette aventure d'un soir ». Mais personne, y compris le
Fonds, n'a éclairci la nature de cette relation, ni précisé que
l'enquête visait également à établir si M. Strauss-Kahn avait
abusé de son pouvoir à l'occasion. Plus récemment, des allégations
à propos d'un « coup monté » sont parues dans des médias français.
Tout ceci renvoie l'impression fausse que le seul objet de l'enquête
serait les circonstances de mon départ.
Les
circonstances de mon départ et le montant de mon indemnité de
licenciement sont un non-sujet, comme vous le savez certainement grâce
à vos recherches. Par respect pour votre démarche, je me
suis abstenue de tout commentaire dans la presse sur la véritable
question qui nous occupe ici : la conduite de M. Strauss-Kahn. Afin
que l'on ne puisse se tromper sur mon opinion à ce sujet, je veux
vous l'exposer ici par écrit.
Je
pense que M. Strauss-Kahn a abusé de sa position dans sa façon de
parvenir jusqu'à moi. Je vous ai expliqué en détail comment il
m'a convoquée plusieurs fois pour en venir à me faire des
suggestions inappropriées. Malgré ma longue vie professionnelle,
je n'étais pas préparée à des avances du Directeur Général du
FMI. Je ne savais que faire ; ainsi que je vous l'ai dit, je me
sentais « maudite si je le faisais et maudite si je ne le faisais
pas ». Après un temps je fis la grave erreur de me laisser entraîner
dans une très brève aventure. Mais il est incontestable, à mon
avis, que M. Strauss-Kahn ait usé de sa position pour avoir accès
à moi.
Après que
cette relation se soit terminée, je n'ai en aucune façon
été poussée à partir par M. Strauss-Kahn, bien que nos deux
avocats respectifs aient discuté de la possibilité de mon indemnité
de licenciement. Cette conversation me fut rapportée et n'était guère
plaisante à entendre, mais signifiait qu'aussi bien lui que moi (ou
mon époux) nous sentirions mieux en ne travaillant pas dans la même
institution. J'avais également des propositions
professionnelles intéressantes à Londres et j'ai été très
heureuse d'accepter celle de mon entreprise actuelle, où j'avais déjà
travaillé quelques années auparavant. Les indemnités financières
constituaient également une incitation au départ, comme l'indique
la vaste sur-souscription aux indemnités de licenciement du Fonds,
mais comme vous le savez je n'ai bénéficié d'aucun avantage
particulier.
Pour conclure,
je veux vous faire part de ma profonde tristesse personnelle, de mon
désarroi, de mon chagrin pour tout ce qui s'est passé. Pour finir,
mon approche consistant à éviter toute publicité de cette
affaire a échoué. Tous ceux qui ont été directement
impliqués sont perdants. Mon époux et moi-même devons payer le
prix de l'humiliation publique, et la réputation de M. Strauss-Kahn
aussi a souffert. Pour ce que cela peut valoir, je pense que M.
Strauss-Kahn est un leader brillant, qui a une vision pour affronter
la crise financière mondiale en cours. C'est également un homme
agressif, bien qu'il soit charmant. Il vient d'un pays, la France,
que j'adore et où j'ai de nombreux bons amis. Mais je
crains que cet homme ait un problème pouvant le rendre peu adapté
à la direction d'une institution où des femmes travaillent sous
ses ordres.
J'espère
pouvoir prendre bientôt connaissance des conclusions de votre enquête.
Cordialement,
Piroska M.
Nagy |